Avec la contribution de Nathalie Dubois, VP chez Fnac Darty Group et VP de l’AFJE, Association Française des Juristes d’Entreprise
La véritable pression qui s’exerce sur les équipes juridiques aujourd’hui n’est pas seulement liée au volume. Elle est structurelle. La géopolitique, la réglementation ESG, l’intelligence artificielle, l’exposition aux risques de cybersécurité et les attentes des conseils d’administration en matière de gouvernance ont élargi le périmètre de responsabilité du Directeur Juridique. Parallèlement, les ressources n’ont pas augmenté de manière proportionnelle.
À l’échelle mondiale, les Directeurs Juridiques intègrent de plus en plus les comités exécutifs. Dans de nombreuses organisations, ils exercent également le rôle de secrétaire du conseil d’administration. Bien plus qu’un changement symbolique, cette évolution reflète la manière dont l’expertise juridique est réévaluée au sein de l’entreprise.
La direction juridique n’est plus confinée à l’interprétation isolée des réglementations. Elle s’impose désormais comme un pont entre les différentes fonctions de l’entreprise. Le Directeur Juridique évolue ainsi vers le rôle d’architecte d’entreprise. Mais comment les équipes juridiques orchestrent-elles ces transformations, en particulier dans des périodes de complexité mondiale accrue ?
En janvier, DiliTrust a eu l’honneur d’accueillir Nathalie Dubois, VP chez Fnac Darty et VP de l’AFJE, pour partager sa vision de cette transformation et les leviers dont disposent les équipes juridiques pour y répondre.
Dubois ancre sa vision du rôle du Directeur Juridique dans deux concepts japonais, offrant un cadre pragmatique pour le leadership juridique et une boussole pour naviguer dans un paysage en mutation.
Le Kaizen, ou l’amélioration continue comme mode de gouvernance
Le Kaizen reflète la nécessité d’une amélioration continue dans tous les aspects de l’activité. Pour les équipes juridiques, cela signifie accepter qu’aucun modèle opérationnel n’est jamais définitif. Les processus, les structures de gouvernance et les cadres de collaboration doivent évoluer à mesure que le monde, et la réglementation, se transforment.
Dans ce contexte, les legal operations prennent une nouvelle dimension. Il ne s’agit plus seulement de suivre une tendance : ils deviennent structurels et essentiels pour libérer le temps des juristes afin qu’ils puissent se concentrer sur leur jugement stratégique.
Le Kaizen recadre ainsi la notion de transformation. C’est une discipline opérationnelle continue, et non un projet de digitalisation ponctuel.
Le Kintsugi, ou la force par l’intelligence collective
Le second concept employé par Dubois pour illustrer cette approche est le Kintsugi, l’art de réparer les céramiques brisées en mettant en valeur les fractures plutôt qu’en les dissimulant. Dans sa dimension contemporaine, il peut également signifier l’assemblage de pièces disparates, aux formes et aux styles différents, pour créer quelque chose de plus solide et de plus beau.
Dans ce contexte, le Kintsugi illustre la manière dont les équipes juridiques modernes devraient fonctionner. Différents profils, niveaux d’expertise et fonctions juridiques se rassemblent autour d’un même objectif. Aujourd’hui, la complexité ne s’arrête plus aux frontières du juridique. Elle se connecte avec la finance, la conformité, les achats, les ventes et de nombreuses autres fonctions.
Les pressions réglementaires, l’instabilité géopolitique, les évolutions sociétales et les défis de cybersécurité convergent tous vers le juridique à un moment ou un autre. La véritable complexité réside peut-être dans cette transversalité, à laquelle la direction juridique doit être positionnée pour répondre.
La fonction ESG en est un exemple parlant. Si le juridique ne contrôle pas entièrement l’ESG, il connecte de plus en plus le raisonnement juridique à cette dimension stratégique de l’entreprise.
L’ESG comme catalyseur de transformation
Pour Dubois, l’Environnement, le Social et la Gouvernance illustrent clairement la transformation du rôle juridique.
Historiquement, les sujets de durabilité étaient souvent portés par les équipes RSE. Toutefois, cette séparation stricte s’est rapidement estompée. Les exigences réglementaires évoluent et s’intensifient. Désormais, la conformité réglementaire seule ne suffit plus. Les obligations de divulgation s’élargissent, et lorsque des investisseurs sont impliqués, l’examen des pratiques de gouvernance et de la stratégie globale se renforce considérablement.
Les équipes juridiques doivent comprendre non seulement les cadres réglementaires, mais aussi les enjeux opérationnels et les conséquences des obligations de durabilité. Dans des secteurs comme la distribution, par exemple, les décisions relatives à la chaîne d’approvisionnement et aux produits sont directement influencées par les contraintes climatiques et environnementales.
Cela exige des équipes juridiques qu’elles anticipent plutôt que réagissent. Cela requiert également une maîtrise qui dépasse la seule doctrine juridique.
Comment le rôle du juridique évolue
L’image traditionnelle de la direction juridique comme fonction défensive ne suffit plus. La gestion des risques reste critique, mais elle ne peut pas être la seule contribution. Un modèle plus juste est celui du « co-pilote ».
Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Cela signifie façonner les décisions avant qu’elles ne se cristallisent, et présenter des options structurées plutôt que des interdictions abstraites. Cela signifie également traduire la complexité réglementaire en scénarios concrets pour l’entreprise. C’est ce qui nous amène aux priorités principales de Dubois pour redéfinir le rôle du Directeur Juridique aujourd’hui.
Quatre priorités illustrent concrètement cette évolution
Rendre le droit compréhensible
La clarté est un actif stratégique. Pourtant, de nombreuses équipes opérationnelles ne disposent pas du bagage nécessaire pour comprendre pleinement le droit et ses conséquences sur leur activité. C’est précisément là que la direction juridique doit intervenir pour combler ce fossé. Il serait par ailleurs souhaitable que la formation initiale, notamment dans les écoles de commerce, intègre une culture juridique plus forte à leurs programmes.
Pour continuer à exercer leur rôle de partenaires stratégiques, les équipes juridiques doivent être capables d’expliquer à la fois le pourquoi et le quoi derrière la réglementation. Il ne suffit pas d’affirmer qu’une pratique n’est pas conforme. Le raisonnement, l’exposition au risque et les alternatives possibles doivent être rendus visibles.
La plupart des équipes opérationnelles n’ont pas été formées pour comprendre le droit, sa logique ou ses conséquences. La direction juridique doit expliquer, clarifier et simplifier, dans la mesure du possible. Mais les équipes opérationnelles doivent également s’engager dans cette démarche. Notre responsabilité est d’expliquer, de clarifier et de simplifier là où c’est possible.
Formuler les décisions dans le langage de l’entreprise
Comme Dubois l’a souligné, la formation juridique prépare rarement les professionnels du droit à évoluer dans des environnements transversaux en mutation rapide. La capacité à formuler le raisonnement juridique dans le langage de l’entreprise s’acquiert souvent de manière progressive.
Au sein d’une organisation, la direction juridique doit se concentrer sur la présentation d’options plutôt que de contraintes. Cela exige à la fois des compétences en communication et des cadres de décision structurés, qui alignent l’analyse des risques avec les objectifs de l’entreprise.
Il s’agit de présenter des scénarios, des compromis et des conséquences dans un langage que l’entreprise comprend. Lorsque le juridique s’exprime en termes absolus, il risque d’être marginalisé. En revanche, lorsqu’il s’exprime en options structurées, il devient partie prenante de la prise de décision stratégique.
Réduire les frictions contractuelles
La gestion des contrats reste l’un des principaux points de friction entre les équipes juridiques et opérationnelles. La tension classique entre équipes juridiques et commerciales illustre bien ce phénomène : le commercial pousse pour la rapidité et le chiffre d’affaires, tandis que le juridique plaide pour la maîtrise des risques et la précision.
Réduire les frictions contractuelles ne signifie pas abaisser les standards. Cela signifie construire une gouvernance transversale qui implique les achats, l’IT, la gestion des risques et les parties prenantes métier dès le début du processus. Des bibliothèques de clauses claires, des seuils d’escalade définis et des modèles de responsabilité partagée permettent ainsi de réduire les débats inutiles.
Construire la confiance comme infrastructure
La confiance détermine, avec la culture juridique, à quel moment la direction juridique est associée aux décisions. Une implication précoce permet l’anticipation. Une implication tardive conduit à la correction, aux retours en arrière et, parfois, à la gestion de crise.
La confiance ne se construit pas uniquement par l’autorité. Elle se construit par la transparence, la cohérence et la fiabilité. Lorsque les équipes métier comprennent comment le juridique prend ses décisions et constatent que ces décisions sont alignées avec les objectifs globaux de l’entreprise, la collaboration devient plus fluide.
Le nouveau mandat du Directeur Juridique
L’environnement actuel est défini par la volatilité, et aucune de ses composantes n’est temporaire. En y réfléchissant, l’accélération réglementaire, l’incertitude géopolitique et la disruption technologique s’imposent comme des tendances durables.
Les directions juridiques qui restent positionnées comme des fonctions de support réactif peineront à gérer ce paysage. En revanche, celles qui professionnalisent leurs modèles opérationnels seront en mesure de prospérer. Cela implique notamment :
- Favoriser la coordination transversale.
- Ancrer les décisions dans des cadres de gouvernance structurés mais flexibles.
- Développer les compétences de communication pour s’adresser aux non-juristes.
L’évolution du rôle du Directeur Juridique est structurelle. Dès lors, les organisations qui reconnaissent tôt cette transformation seront mieux équipées pour avancer avec confiance dans un environnement qui ne ralentira probablement pas.
