Vos données, votre responsabilité

Par Rupali Patel Shah, Head of Legal Solutions, DiliTrust

Introduction : Les données que vous ne maîtrisez pas vous maîtrisent

Au fil des années — en particulier au sein d’organisations vastes et complexes — j’ai vu des dirigeants parler avec enthousiasme de la valorisation des données, tout en espérant discrètement que personne ne pose les questions les plus difficiles : Quelles données possédons-nous réellement ? Où sont-elles stockées ? Qui en est responsable ? Et pourquoi les conservons-nous encore ?

Cette tension n’est pas le fruit du hasard.

La plupart des dirigeants reconnaissent que les données constituent l’un des actifs les plus précieux d’une entreprise. Pourtant, peu sont prêts à en assumer pleinement la responsabilité. Les données figurent rarement au bilan et, de ce fait, elles ne sont pas gérées comme un actif à protéger. Elles sont plutôt tolérées (s’accumulant silencieusement) jusqu’à ce qu’un incident survienne.

Quand le risque devient concret

Et lorsque cela arrive, les coûts ne sont plus théoriques : inefficacités opérationnelles, exposition réglementaire, risques contentieux, atteinte à la réputation et décisions stratégiques prises sur la base d’informations incomplètes ou peu fiables.

Chaque jeu de données introduit un risque juridique, financier, opérationnel et réputationnel. Dans un environnement marqué par des cyber-menaces persistantes, un renforcement constant des réglementations et une croissance exponentielle des volumes de données, la question n’est plus de savoir si les données génèrent du risque. La véritable question, pour les directions juridiques et les dirigeants d’entreprise, est de savoir si ce risque est géré de manière intentionnelle, ou laissé au hasard.

La valeur des données ne supprime pas leur risque

Les récentes actions des autorités de régulation l’illustrent clairement. Lorsque les pratiques liées aux données sont examinées de près, les organisations découvrent souvent trop tard qu’elles sont incapables d’expliquer quelles données elles détiennent, pourquoi elles les conservent ou comment elles sont gouvernées. À ce stade, toute capacité de justification disparaît.

La puissance des données est indissociable du risque qu’elles comportent.

Les mêmes informations qui permettent la personnalisation, l’analyse et l’automatisation créent également une exposition : risque de violation de données, contrôle réglementaire, obligations contractuelles, coûts liés aux procédures de discovery et atteinte à la réputation. Dans l’environnement actuel, ne rien faire n’est pas une position neutre. C’est un choix qui crée du risque.

Chaque organisation arbitre en permanence entre la valeur des données et le risque qu’elles représentent.

La gouvernance de l’information est la discipline qui rend ces arbitrages explicites, et défendables.

Pourquoi le cyberrisque rend la gouvernance de l’information stratégique pour l’entreprise

Chaque jour, l’actualité rappelle la même réalité : le risque lié aux données n’est plus théorique. Les tableaux de bord de sécurité affichent des millions de tentatives d’attaque en cours. Lorsque les attaquants réussissent, les conséquences dépassent largement le périmètre de l’IT.

Des données personnelles sont exploitées. Des identités sont usurpées. La confiance s’érode. Et, dans les cas les plus graves, les rançongiciels paralysent les opérations essentielles de l’entreprise.

Les cyberattaques sont plus fréquentes, plus sophistiquées et plus ciblées que jamais. L’intelligence artificielle n’a fait qu’accélérer cette dynamique, en alimentant des attaques plus adaptatives tout en introduisant de nouveaux risques via les données que les organisations injectent elles-mêmes dans leurs systèmes d’IA.

Dans le même temps, une mauvaise qualité des données continue de fragiliser la prise de décision, d’alourdir les coûts de conformité et de créer une exposition réglementaire évitable. Le coût de la preuve (démontrer la propriété des données, leur utilisation licite et la justification de leur conservation) ne cesse d’augmenter. Pour de nombreuses organisations, l’économie d’une gestion non maîtrisée des données n’est plus soutenable.

C’est précisément ici que la gouvernance de l’information devient stratégique.

Bien menée, elle ne vise pas à ralentir l’activité ni à ajouter une couche bureaucratique. Elle constitue le socle qui permet d’extraire de la valeur des données tout en maîtrisant les risques qui les accompagnent inévitablement. La sécurité se renforce (et non l’inverse) lorsqu’elle opère dans un environnement informationnel gouverné.

Dans un paysage réglementaire en constante évolution, marqué par les lois sur la protection des données, les restrictions transfrontalières et la supervision de l’IA, la sécurité périmétrique ne suffit plus.

Le risque caché : ne pas savoir ce que l’on détient

L’une des leçons les plus difficiles que les organisations apprennent (souvent après un incident) est que le plus grand risque lors d’une violation de données ne réside pas uniquement dans le vol d’informations.

Il réside dans l’incapacité à savoir ce qui a été perdu.

Sans visibilité sur les données existantes, leur localisation, leur responsable et les personnes pouvant y accéder, les organisations peinent à :

  • Évaluer précisément l’impact d’une violation
  • Respecter les obligations de notification
  • Répondre de manière crédible aux régulateurs et aux clients
  • Défendre leurs décisions dans le cadre de contentieux ou de procédures d’enquête

La cybersécurité peut protéger ce que l’on sait posséder. Elle ne peut pas protéger ce que l’on ne comprend pas.

Cet écart (entre les contrôles techniques de sécurité et la connaissance réelle des données) est précisément l’espace où la gouvernance de l’information démontre toute sa valeur.

La gouvernance de l’information comme modèle opérationnel

À sa base, la gouvernance de l’information fournit la structure, la responsabilité et la discipline nécessaires pour gérer les données tout au long de leur cycle de vie. Elle fait passer l’organisation d’une posture réactive à une gestion intentionnelle.

La gouvernance de l’information n’est ni une politique isolée, ni un programme unique, ni un simple outil. C’est un modèle opérationnel d’entreprise — qui aligne les équipes juridiques, conformité, privacy, sécurité, IT et métiers autour d’une responsabilité partagée des actifs informationnels.

En l’absence de gouvernance, les équipes de sécurité tentent de protéger un environnement qu’elles ne voient pas pleinement. Lorsqu’elle est solide, la sécurité devient ciblée, efficace et nettement plus performante.

Les trois piliers de la gouvernance de l’information

Une gouvernance efficace repose sur trois piliers interdépendants : Privacy & Licéité, Sécurité et Qualité des données. Supprimez-en un, et l’ensemble s’effondre.

Privacy & Licéité

Ce pilier définit le droit de l’organisation à collecter, utiliser, conserver et partager des données — en conformité avec la réglementation, les engagements contractuels et les attentes éthiques. Il répond aux questions :

  • Devons-nous détenir ces données ?
  • Que sommes-nous autorisés à en faire ?

Sécurité

La sécurité protège les données contre tout accès non autorisé, usage abusif ou perte, grâce à des mesures techniques, organisationnelles et physiques. Elle répond aux questions :

  • Comment les données sont-elles protégées tout au long de leur cycle de vie ?
  • Qui peut y accéder, et dans quelles conditions ?

Qualité des données

La qualité garantit que l’information est exacte, complète, à jour et fiable. Des données de mauvaise qualité amplifient les risques réglementaires, opérationnels et stratégiques. Elle répond à la question :

  • Peut-on se fonder sur ces données pour prendre des décisions ou défendre nos actions ?

La gouvernance de l’information ne fonctionne que lorsque ces trois piliers opèrent conjointement. La sécurité est indispensable — mais sans gouvernance, elle agit dans l’ombre.

L’objectif réel : une gestion des données guidée par le risque

La gouvernance de l’information ne vise pas le contrôle pour le contrôle. Elle vise à protéger les informations à forte valeur tout en réduisant les risques inutiles.

En pratique, cela implique quelques principes fondamentaux :

  • Minimisation des données : collecter et conserver uniquement ce qui est nécessaire, et pour la durée strictement requise. Ce principe à lui seul réduit l’impact des violations, l’exposition réglementaire et les coûts de stockage, parfois de manière significative.
  • Conservation organisée et destruction maîtrisée : conserver les données de façon intentionnelle et les supprimer en toute confiance. L’élimination des « données toxiques » réduit le risque sans sacrifier la valeur.
  • Processus internes clairs de gestion des données : définir la responsabilité, l’imputabilité et les workflows afin que les pratiques soient cohérentes et reproductibles, et ne reposent ni sur la mémoire informelle ni sur des initiatives individuelles.

Ces pratiques peuvent sembler fastidieuses. Elles exigent une révision des politiques, un alignement des parties prenantes et une exécution rigoureuse. Mais sans elles, aucun programme de sécurité (aussi sophistiqué soit-il) ne peut protéger pleinement l’organisation.

Pourquoi la gouvernance de l’information est fondatrice pour l’entreprise

Lorsqu’elle est intégrée aux opérations quotidiennes, la gouvernance de l’information génère des bénéfices bien au-delà de la conformité :

  • L’innovation s’accélère, car les équipes savent quelles données peuvent être utilisées, et comment
  • Le risque diminue à mesure que les zones d’ombre disparaissent
  • La sécurité devient plus précise et plus efficace
  • La confiance s’accroît auprès des régulateurs, des clients, des partenaires et des
  • collaborateurs

Surtout, les données cessent d’être un passif mal maîtrisé pour devenir un actif gouverné et défendable.

Conclusion

À mesure que les cybermenaces s’intensifient et que les réglementations se durcissent, les volumes de données poursuivent leur croissance à travers les clouds, les applications, les appareils et les tiers. Dans ce contexte, la posture la plus dangereuse n’est pas la non-conformité.

C’est de ne pas savoir ce que l’on détient.

La gouvernance de l’information comble l’écart entre la valeur des données et le risque qu’elles représentent. Bien menée, elle devient un accélérateur : décisions plus rapides, audits plus fluides, impact réduit des incidents et données exploitées en confiance plutôt que redoutées.

L’avenir appartient aux organisations qui traitent l’information comme l’actif qu’elle est : avec des processus rigoureux, des outils adaptés à leurs besoins et des partenaires de confiance là où cela compte. Non pas pour cocher une case, mais pour bâtir une base solide, résiliente et défendable au service de la croissance.

Ce n’est pas une ambition de conformité.
C’est un impératif stratégique pour l’entreprise.